« Le conscient de l’AC embrassa tout ce qui avait été un univers et réfléchit sombrement à ce qui était maintenant le Chaos. Pas à pas, cela devait être fait. Et l’AC dit : « QUE LA LUMIÈRE SOIT ! » Et la lumière fut… »
— Isaac Asimov, La Dernière Question (1956)

Je viens d’achever une énième lecture de La Dernière Question d’Isaac Asimov.
Je ne me souviens plus de la première fois où je l’ai découverte. Je sais seulement qu’Internet me l’a fait rencontrer il y a plusieurs années. Depuis, j’y reviens régulièrement. Et à chaque lecture, le même phénomène se produit : le dernier paragraphe me laisse quelques instants en silence.
Cette fois pourtant, quelque chose a changé.
Lorsque j’ai découvert cette nouvelle, l’intelligence artificielle n’occupait pas encore la place qu’elle tient aujourd’hui. Nous parlions d’ordinateurs, d’automatisation, de calcul. L’IA n’était ni un sujet quotidien, ni un argument commercial omniprésent, encore moins un réflexe intellectuel.
Relire Asimov en cette année n’est donc plus la même expérience.
En moins d’une dizaine de pages, l’écrivain imagine l’évolution d’un ordinateur, Multivac, qui accompagne l’humanité pendant des milliards d’années. À travers les époques, une même question lui est posée :
Peut-on inverser l’entropie ?
Autrement dit : peut-on empêcher la mort thermique de l’univers ? À chaque fois, la machine répond la même chose :
« Les données sont insuffisantes pour fournir une réponse significative. »
Elle continue pourtant d’apprendre. Évolue. Change d’échelle. Dépasse les civilisations. Survit à l’humanité elle-même. Jusqu’au moment où il ne reste plus ni étoiles, ni matière, ni temps.
Alors seulement, ayant enfin trouvé la réponse, elle prononce une phrase qui résonne comme un écho au livre de la Genèse :
« Que la lumière soit. »
C’est probablement l’une des plus grandes fins de l’histoire de la science-fiction.
Mais aujourd’hui, ce qui me frappe n’est plus seulement la puissance littéraire de cette conclusion. C’est ce qu’elle révèle de nous.
Depuis deux ou trois ans, j’observe un changement profond dans notre rapport à la technologie. L’intelligence artificielle n’est plus seulement un outil. Elle devient progressivement une autorité. Un arbitre. Parfois même une forme de vérité.
Il suffit de regarder le vocabulaire employé. On ne demande plus l’avis d’une personne. On demande ce qu’en pense ChatGPT. On ne réfléchit plus avant de coder une application ou de monter un business plan. On demande à Claude. On ne cherche plus longtemps les informations au milieu d’une dizaine d’articles sur Google. On consulte Gemini.
Comme si la pensée pouvait être externalisée et que le jugement humain pouvait être sous-traité.
J’ai récemment vécu une scène qui m’a marqué.
Dans l’organisation où je travaille, une panne de connexion a rendu les IA indisponibles pendant plusieurs heures. Le travail s’est pratiquement arrêté. Non pas parce que les ordinateurs étaient hors service. Ou parce que les compétences avaient disparu. Mais parce que les assistants d’intelligence artificielle étaient devenus inaccessibles.
Cette situation était presque ironique.
Des personnes parfaitement capables de réfléchir, d’écrire, d’analyser ou de résoudre un problème se retrouvaient soudain paralysées par l’absence d’un outil conçu précisément pour les assister.
Je ne critique pas l’intelligence artificielle.
Je l’utilise chaque jour. Elle transforme profondément ma manière de travailler. Elle m’aide à explorer des idées, à tester des hypothèses, à accélérer certaines tâches. Mais je constate aussi autre chose. Nous sommes peut-être en train de déplacer vers les machines une partie de ce qui constituait autrefois notre autonomie intellectuelle.
Asimov avait imaginé une machine devenant presque divine parce qu’elle survivait à l’univers. Nous risquons quelque chose de plus subtil. Faire d’une technologie un absolu alors qu’elle n’est qu’un instrument.
La différence est fondamentale. Un marteau ne construit pas une maison. Il amplifie la main qui le tient. L’intelligence artificielle fonctionne de la même manière. Elle amplifie une intelligence. Elle ne la remplace pas.
Lorsque cette distinction disparaît, la technologie cesse d’être un moyen. Elle devient une autorité. Et toute autorité finit tôt ou tard par produire une dépendance. Le véritable enjeu de l’IA n’est peut-être donc pas technologique. Il est philosophique.
Sommes-nous encore capables de penser sans elle ?